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Engloutie sous les eaux

Ecrit pour l’agenda ironique qui règne en maître chez carnetsparesseux, ici.




C’est par le réverbère de la cité lacustre que l’on y entre.
Ne me demandez pas comment j’ai réussi à y entrer, je n’en ai gardé aucun souvenir. Tout ce dont je me souviens, c’est d’avoir, alors que mes yeux étaient plongés dans l’obscurité la plus totale depuis plusieurs mois, été éblouie violemment par sa lumière au point que mes yeux se sont mis à pleurer pour en apaiser le feu. Lorsque mes paupières se sont relevées, je l’ai vue, comme dans un rêve, onduler au rythme des ondes parcourant l’eau limpide sous laquelle elle se tenait cachée.
La première pensée qui m’est venue à l’esprit c’est : – Tiens, je suis morte !
Mon corps était si léger que je ne le sentais presque plus. C’est le presque qui m’a fait douter. J’ai commencé à vouloir bouger mais mon corps refusait de se mouvoir.
Alors la deuxième pensée est arrivée : – Qu’est-ce que c’est que ce b….., nom de D… !!!
Jurai-je intérieurement.
C’est de la lumière stupéfiante, à n’en pas croire mon cerveau. Je suis épinglée sous l’eau, incapable de bouger, c’est quoi ce cirque !!!
Ah, c’est vrai, j’oubliais de me présenter. Tout le monde me connaît ici, mais peut-être pas vous, qui venez d’arriver par ce chemin paresseux conduisant du courant de l’ironie à l’encre et de l’encre à l’histoire.
Mon prénom, Cyclopédie.
Mon âge, trop vieille pour le connaître.
Mon boulot, raconter des histoires fumeuses pour enfants assagis par le temps.
Mais sous l’eau, la fumée, cette fois, ça n’allait pas être coton…
Donc, à la suite de la deuxième idée qui fut de jurer comme un charretier, me vint la troisième qui me conseilla d’ouvrir grand mes yeux pour regarder.
Vu que je ne pouvais faire que cela, c’est ce que je fis.
Fi donc ! Voilà Onésime qui arrive.
Lui, c’est un escargot. Il me tend une antenne d’un œil globuleux que je ne pu saisir vu ma paralysie. Je réussis à peine à articuler un borborygme inaudible censé vouloir dire bonjour.
– Te casse pas la tête, Cyclopédie, qu’il me dit ! T’inquiète ! Je t’ai reconnue. Mais que veux-tu, il faut bien qu’on s’assure que tout se passe bien ici. Des drôles, on en a vu, nous on veut la paix, c’est tout.
Et de son œil terminal à l’antenne gauche, il me dégoupille un jet d’encre sur les deux yeux en me disant : – Suis-moi !
Je retrouve l’usage de mes jambes, ce qui me permet d’avancer un pied, puis un autre. Tout va bien. Une quatrième pensée m’arrive direct plutôt côté sourde oreille, genre, je fais comme si je n’y avais même pas pensé. Onésime avance tranquillement, semblant glisser sans effort d’une avenue à une autre, sans se presser. Là, il se tourne vers moi avec son plus grand sourire. Oui, un escargot, ça sourit. Pour ceux qui ne l’auraient jamais vu et seraient tentés de ne pas y croire…
Nous venons d’arriver devant le palais lacustre. Je l’entend de l’intérieur s’adresser à moi en ces termes :
– Pour la quatrième pensée, te bile pas Cyclopédie, c’est comme si on y était. On n’a pas besoin de parler, ici. On s’entend bien, c’est tout !
Le palais est un peu envahi par la végétation, tout semble désert mais je sens des présences partout. Comme un fond de rumeur à peine perceptible. C’est la cinquième pensée qui m’alerte :
– Où sommes nous ?
Le pied d’Onésime pousse la porte qui, d’entrouverte, s’ouvre complètement.
– Regarde !
Entre deux colonnes, un nuage en forme de colombe s’envole en froufroutant des ailes pour venir se poser sur la coquille d’Onésime.
Là, je comprends que je suis dans une histoire. Rien n’est cohérent, réel, ce sera ma sixième pensée. Elle sera noire corbeau, si sombre que je retomberai dans un sommeil obscur et profond comme un puits.
A l’intérieur de mon rêve Onésime se penche sur moi, évanouie.
– Cyclopédie, rappelle-toi la quatrième pensée.
Je réfléchis. C’était laquelle déjà ?
Ah oui ! Ce que l’on ne connaît pas fait peur…
Voilà, c’est bizarre, étrange, déconcertant, et cela m’amènera à la septième pensée qui se formulera ainsi dans mon esprit.
– Entrer par le réverbère de la cité lacustre pour y recueillir sept pensées essentielles à la vie, c’est comme savoir regarder la mesure de son être au monde, autant dire, il faut savoir prendre son temps pour réussir le pari le plus fou que chaque être vivant rêve de vivre. La rencontre de l’inconnu, la part manquante.


Un joyeux tic-tac s’élevait de la grande comtoise. Il n’était pas arrivé d’un coup, il avait pris son temps pour faire entendre sa note joyeuse.
Tout avait commencé dans l’atelier de l’horloger.
C’était un homme précis, droit comme un « i » dont le point viserait l’astre du jour pour en faire le centre rayonnant au faîte de son tronc.
Toutes ses commandes étaient en retard lorsque Marco, illustre horloger de Venise, eut cette idée lumineuse. Construire l’horloge du bonheur.
– Rien moins que cette loufoque idée ! Lui avait lancé son plus gros client, le comte de Monte-Mario.
– Rien moins ! Avait répondu Marco du tac au tac, dans la plus grande simplicité.
Et sourd aux moqueries et quolibets de la multitude des discours ironiques de ceux qui avaient abandonné toute tentative au bénéfice d’une sagesse masquant leur désespoir, Marco s’était attelé à la tâche en sifflotant sur les airs mélodieux vivaldiens.
C’est ainsi que, entre deux commandes, il assembla la belle comtoise.
Chaque pièce, usinée soigneusement, possédait la précision nette et millimétrée qui lui permettrait de s’ajuster à l’ensemble.
Le comte de Monte-Mario passait régulièrement s’enquérir de l’avancée du projet, tout en convoitant amoureusement sa réalisation finale.
Or, toute fin entendant un deuil, celui de son incomplétude, Marco procrastinait parfois, pressentant le départ du grand œuvre en d’autres mains.
Elle arriva à terme un dimanche, à onze heures trente cinq du matin, très exactement, et l’atelier résonna longuement de son premier tic-tac. Quelque chose comme un chant de rossignol faisait écho à sa tonalité, et le bruit enchanteur offrait à Marco mille sensations subtiles si merveilleuses qu’il en était transporté.
Mais le comte de Monte-Mario veillait, et lorsqu’il vint constater l’aboutissement du travail de Marco, il fut subjugué et offrit une somme astronomique à son auteur.
Marco n’avait pas le goût du luxe. Il venait d’un milieu simple, aimait la vie qu’il menait et refusa tout net de la vendre.
C’est alors que les fléaux du comte s’abattirent sur lui. Mille et une misères, diverses et vairées, que le vieux comte savait si bien réserver à ceux qui osaient résister à sa puissance.
La comtoise, imperturbable, continuait la cadence régulière de son tic-tac joyeux, mais bientôt ses notes n’atteignirent plus l’âme de son créateur. Les vents contraires du comte envahissaient le terrain.
Ainsi, épuisé de résistance tenace mais inefficace, Marco en vint à imaginer la possibilité de vendre son œuvre. Il invita le comte à une fête en petit comité et négocia âprement les termes de la transaction. Il avait bien compris qu’il n’y aurait pas d’autre réalisation à la hauteur de celle-ci.
Le comte de Monte-Mario accepta sans négocier. Il la désirait si fort et depuis si longtemps, sa belle comtoise, qu’il était prêt à se ruiner pour elle. Et l’emporta en sa demeure. L’horloge devint le joyaux d’une collection que l’écrin de la pièce dans laquelle elle fut installée ne démentit pas.
Hélas, les contes ont leur morale.
L’horloge, dont plus personne ne prenait soin, et qui en était réduite à produire un son visant à rendre heureux ses auditeurs, en vint à se taire.
Effondré, le comte se mit à dépérir. Plus de tic-tac du bonheur. La machine à rouages s’était enrayée. Son blocage mortifère gelait dorénavant le silence de sa lugubre glace.
Le comte partit en voyage pour guérir de la tristesse qui s’était emparée de son âme mais rien n’y fit. Lorsqu’il revint à Venise, la belle comtoise était toujours là, mais elle était comme sans âme.
C’est alors qu’il fit appel à l’horloger.
Marco s’était retiré au fin fond de la Toscane, dans le charmant village de Volterra. Il réparait bien encore parfois quelqu’horloge un peu déréglée mais sa nouvelle fortune lui suffisait pour vivre sans rien faire. Une part de lui était restée avec la belle comtoise, il y pensait souvent, et un fond de nostalgie flottait en lui dans sa présence absente. L’incomplétude était si habituelle qu’il finissait par ne plus ressentir le vide, il vivait paisiblement, doucement, mais sans joie.
Lorsqu’il reçut la demande du comte, il sentit à nouveau son cœur battre. Il allait revoir la belle comtoise. Mais que plus aucun son n’émane de sa création l’inquiétait beaucoup. L’œuvre de sa vie ne pouvait mourir ainsi. Elle était née pour être éternelle.
C’est ainsi qu’il prit la route pour rejoindre Venise.
Une fois arrivé sur place, le comte, qui avait tout prévu, lui mit à disposition tous les instruments nécessaires à la réparation.
Marco s’installa donc chez lui et, minutieusement, pièce par pièce, démonta la comtoise pour en comprendre le silence. Mais il eut beau chercher, désassembler, réassembler, rien n’y fit.
Alors, il eut l’idée de demander au comte de la reprendre pour voir s’il réussirait à résoudre ce mystère à distance, que ce soit en temps comme en kilomètres. Le comte y consentit.
Marco repartit donc avec l’horloge et l’installa dans sa nouvelle maison, bien en place, à l’endroit le plus ensoleillé.
Et bien, que vous le croyiez ou non, à midi, ce jour là, l’horloge fit à nouveau entendre son tic-tac joyeux.
Le comte de Monte-Mario oublia jusqu’à l’existence même de cette dernière.
Et Marco put vivre heureux, et ce, jusqu’à la fin de sa vie qui en était redevenue une.

Fin

Channel




Ici le cœur se charge de douceur dans la profondeur du silence.
Ici les mots entrent et sortent librement.
Ils ont retrouvé la grâce sauvage originelle et ont acquis la délicatesse des anges.
Ici les yeux savent les merveilles de l’invisible.
Ils laissent aller, tranquilles, les horizons pour le subtil.
Ils laissent le temps imprimer l’âme.

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Ouvrez grand vos oreilles aux bruissements des feuilles entre elles.
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L’acte créateur n’est jamais que l’acte re-créateur.
Cette lecture permet de supposer l’acte.
La confusion entre l’acte et l’action est à écarter, agir l’acte n’est pas l’acte lui-même.
Dans ce cas, de quel acte s’agit-il ?
Telle est toujours la grande question à se poser.
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Suite de « Dans les pousses du silence ».
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« De la fleur vous êtes la quintessence ».
Sophie Rostopchine « Les mémoires d’un âne ».
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L’âne des mémoires


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Dans la torpeur du soir qui s’annonçait caniculaire, les fleurs du jardin d’Alexandrie exhalaient leurs derniers arômes avant la nuit. Ce soir, aucune d’entre elles n’irait refermer ses pétales. Canis Alpha, la reine Siriusienne, avait prédit une nuit d’étoiles filantes.
La brouette remua faiblement ses poignées. Toute la journée, serrées par les mains caleuses des ouvriers, elles avaient été mises à contribution. Et puis, abandonnée au fond du jardin, enfin, elle pouvait détendre ses muscles endoloris par le dur labeur des transports de charges nécessaires à la construction.
La charrette était repartie, on ne sait où, ou bien était-elle rangée si précautionneusement qu’elle en était invisible.
Des milliers de sons ténus, frémissements, frissonnements d’ailes de grillons, craquements de brindilles sèches, frottements du feuillage dans la brise à peine perceptible, des milliers de sons ténus habitaient le silence. Quelques fleurs tournaient leur tête pour suivre le glissement d’un orvet ou le dépliement discret du crapaud assoupi. Toute la nature se prêtait à l’instant. La traversée des perséides s’annonçait turbulente.
Mortificat l’avait vu. En lisant dans les écorces d’arbres et en rapportant l’angle des branches sur la pierre du tombeau d’albâtre d’Alexandre le Grand, elle s’était rendue compte de la dysfonction. Plus rien ne correspondait à la règle de Rhodes. Alors elle avait su. La morsure du grand chien était inacceptable.
Mortificat levait les yeux lorsqu’un trait de lumière traversa le ciel.
Ni la brouette ni elle ne firent de vœu. Il était trop tard pour ça.
Les brancards de la brouette en fer blanc, Mortificat les avait mesurés suffisamment pour comprendre que l’usure des poignées ne se réparerait plus. D’ailleurs, la brouette avait su en faire si bon usage que c’était à se demander si telle n’était pas la vocation de cette dernière. Sous sa voûte crânienne se dessina alors une phrase en lettres de feu. « Il faut s’en servir… ». Ça remontait à tellement loin cette histoire.
Elle cessa donc de chercher à alléger le poids de l’hôte aux charges de pierre et se tourna résolument vers la splendeur du jardin. Près du tronc, une touffe bougeait. Un lièvre de l’été sans doute.
– Groin groin !
– Tu parles cochon maintenant ?
– Non, sanglier.
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Le parlé sanglier


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Mortificat, qui parlait le sanglier couramment comprit qu’il se passait quelque chose de délicat à entendre dans ce monde là. Elle aurait besoin de la charrette pour capter les tonalités les plus fines.
– Sais-tu où se trouve la charrette, je ne la vois plus ?
– Elle a du se planquer dans un coin, pour ronquer tout ce qu’elle sait.
– C’est quoi comme langage ce ronquer ?
– Elle n’en sait rien !
– Si tout ce qu’elle sait n’en sait rien, comment veux-tu qu’elle se rende compte qu’elle le sait ?
– Sait une bonne question !
– Laquelle ?
– C’est elle qui saura.
– Ou qui a su.
– Ou qui sait encore.
– Il manque quoi comme temps ?
– L’imparfait du subjonctif.
– C’est pas un peu passé ?
– Au niveau des couleurs ?
– Pffff ! Les fleurs dodelinèrent la tête d’un air compassé. Jamais elles ne comprendraient ces dialogues sans l’aide d’une encyclopédie vivante.
– Allons chercher Cyclopédie pour ce faire ! S’écria alors la brouette en s’ébrouant les deux brancards d’une oreille distraite.
– Arrêêêêêêête ! Elle va me prendre pour un lièvre !!!
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Sanglier tableaux-sur-toile-vector-illustration-de-sanglier

Le lièvre


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Dans les commentaires de ma participation à l’agenda ironique de juin 2020, en réponse à Laurence, organisatrice du mois, j’évoquais l’idée de faire une suite à mon texte, intitulé « Dans le germe du silence », en laissant pousser tout un jardin naturel.
C’est une suite à laquelle je ne m’attendais pas, mais à l’image de la vie, l’écriture suit sa logique propre, aussi, j’ai laissé aller l’encre où il lui semblait bon d’aller.
Voici cette première suite qui a poussé d’elle-même.

Dans les pousses du silence
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La suite de : « Dans le germe du silence »
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La brouette prête une oreille attentive à la charrette qui se retrouve ainsi avec une oreille de plus entre les deux yeux.

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– Je vois.
– Ça fait quel effet ?
– Ben, un coton-tige de plus, des boucles d’oreille par trois, en fait par quatre, il n’existe pas de boucles à la Van Gogh.
– Mais encore ?
– Ce qui m’arrive est un peu différent.
– Un peu ?
– Beaucoup…
– C’est assez imprécis.
– J’entends en trois dimensions.
– Dans quel espace ?
– Encore innommé.
– C’est assez difficile à se représenter.
– Ce n’est pas un spectacle.
– Ni une pipe à la Magritte.
– Mais ça pousse dans tous les sens.
– Ça donne envie d’explorer, d’imaginer, de créer.
– Tout ça pour un son en trois dés ?
Les joueurs de Yam’s à la table d’à côté se retournent, les sourcils froncés.
– Chut, vous en faites un de ces boucan !
– Et puis c’est pas trois, mais cinq dés qu’on a pour jouer !
– Pffff, c’est dingue ce que les incompréhensions ont du bon. Je me vois mal porter une oreille de plus sur chaque joue !
– Pas grave, on n’a qu’à se pousser plus loin.
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Pousses de coton-tige 1
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La brouette fit signe à la charrette. Leurs roues se mirent à tourner. En ajustant leur vitesse respective, elles avancèrent de concert dans des grincements d’essieux à déboucher les perçants de cire d’abeille des tympans d’église. Elle a, au rez-de-chaussée, trois colonnes ioniques, et au premier étage, une galerie à plein cintre.
– C’est un concert de silence à cinq oreilles que nous venons de faire là !
– Tiens, ce serait donc une pousse d’oreille ?
– En mono, en stéréo et en ?
– Le récepteur n’est pas l’émetteur, mais pourquoi pas pentaréophonie, ou quinquaphonie ?
– Dis-moi la brouette, je me demandais comment nous pourrions entamer la discussion…
– J’ai cru que tu allais me parler du panier.
– ?
– Oui, celui pour aller cueillir les pissenlits.
– ??
(Dans une pousse de silence : Elle est bizarre cette charrette !)
– Je t’entends, j’ai une quinquaoreille, ne l’oublie pas !
– Bon, ok. C’est quoi c’t’histoire de panier à pissenlit ?
– Ben la fermière, elle va les ramasser avec un grand couteau.
– Oui, même qu’un jour, elle y est allée avec son fiancé. Et qu’est-ce qui lui a pris, à ce gus. Il s’est mis à lui faire peur en jouant du couteau avec elle, et elle en menait pas large. Lui, il s’amusait, enfin, pas tout à fait. Lui faire peur, c’était un peu pour lui montrer quelque chose qu’elle ne pouvait pas comprendre, ne sachant pas d’où la scène venait. Alors elle a pensé que la lame de la bascule vers la folie n’était pas si loin, et qu’elle devait s’en prémunir à l’avenir…
– Ah ! Le jeu de la pousse d’acier inox !
– Bouffer du pissenlit par la racine prématurément, je la préfère en salade.
– C’est là qu’intervient la sourde oreille ?
– Bein, pas tant que ça ! Une sourde-oreille fine comme comme une lame.
– Mais une fine lame douée d’oreille, c’est une épée ?
– Bah ! Cueillir des pissenlits avec une épée, fô voir…
– Un véritable feu d’artifice !!!

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Pousses de coton-tige 2
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Les grands discours, les étalages de pages noircies à l’encre de vide, les carnets annotés de vibrations picorées de-ci, de-là. Rien de tout cela ne disait jamais le vrai des choses. Et elle se demandait comment réussir à attraper ne serait-ce qu’un seul brin de réel, une goutte de vérité,

un rien d’existant qui tiendrait le reste du temps à bout de bras pour qu’elle se glisse dessous.
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Etoiles 1948 M C Escher

Etoiles 1948

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Il venait de se passer tant de choses bizarres, qu’elle en arrivait à penser que fort peu de choses étaient vraiment impossible.
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Les figures impossibles M C Escher

Les figures impossibles M C Escher

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L’utopie primaire gazouillait son chant d’oiseau par dessus la bibliothèque du néant.
Elle allait rajouter une couche de vide au vide, et comme ça, elle aurait rempli la totalité de sa mission de détection des molécules de promenades en charrette du solide. Non, en vérité, une phrase révolutionnait la piste de son cerveau, venant régulièrement atterrir sur l’aéroport Charles l’Imbique, celui que tous utilisaient les jours de petites envergures. Quand le propos prenait des chocs trop marqués, il suffisait de changer la cartouche d’encre en dossier velours et hop, l’étrangeté du néant de la façade repassait dans l’incognito.
Cette phrase remplissait les parties laissées blanches comme les feutres de son chapeau, avec toute la grâce nécessaire à son inexistence, et les milliers de froissements d’ailes, de brindilles, de grognements la mettait en valeur. Elle allait l’inventer en fermant les yeux.
L’été, la nuit les bruits sont en fête.
Dans un cri, comme un ventre qui pousse lorsque l’enfant sort, et puis le silence.
La mise à plat et l’écrasée du temps, le rien.
Dans ces plages de choses creuses comme les espaces inter-protons, tout ce qui file entre les grains de sable n’est jamais que l’aveugle qui ne sera jamais corrigé. Une émission spontanée pasteurisée, appertisée, aseptisée, rien de neuf sous les étoiles.
– Alors comme ça vous allez au Caire ?
– Qu’est-ce qui vous fait croire cela ? Non, j’allais au Caire.
Une brouette venait d’atterrir sur la piste numéro neuf.
– Vous parlez creux ?
– Non, je parle creux, et vous ?
– Oh, moi, vous savez, je ne fais que parler creux.
– Et vous comprenez mon creux ou pas ?
– Pourquoi vous dites ça ? Vous parlez creux de quelle langue, vous ?
– Je ne vois pas ce que vous voulez dire.
– Ce qui est une excellente chose, car je ne veux rien dire du tout !
– Tiens, ça me rappelle l’histoire de la charrette du solide.
– Tiens, vous me la racontez ?
– Rien de bien important. Elle avait dit un jour : Finalement, j’ai rencontré une brouette, et j’ai pensé qu’elle me prêterait une oreille attentive.
– Ah ! Je vois ! Et elle a gardé l’oreille que lui avait prêté la brouette je suppose.
– Oui ! C’est comme ça qu’elle eut une oreille de plus, collée au milieu des deux yeux.
– Je vois !!!
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Les visages M C Esher

Les visages

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L'homme à la lettre Hans Memlinc

L’homme à la lettre Hans Memlinc 1480 Musée des offices de Florence

 

 


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L’esprit flottant par dessus monts et merveilles, accompagnée de mon filet à mots, je cherche le fil qui va m’aider à débobiner suffisamment de clarté pour réussir à écrire cette lettre magistrale qui occupe ma pensée quotidiennement. Dire la présence de tous les instants pour en restituer les couleurs, savoir marier les mots pour qu’au delà du sens commun, l’aura de la douceur félicienne exhale son arôme, embaumant l’âme bien plus loin que le parfum des roses. Poser les bases de l’édifice pierre par pierre, mot à mot, en allant ramasser dans les éboulement la forme qui va s’ajuster au plus près de la solidité de l’ensemble, et du mot voûte fait pivot, réunir l’intégralité des forces en un seul point. De ce qui monte en puissance, toute de graduation légère, entrer dans la phrase très simplement pour le dire. Cette sensation d’être à l’intérieur d’un faisceau vibrant, traversée d’ondes, transportée. Chaque fois que la finitude de l’inscription dans la matérialité se manifeste à la conscience, autre chose se déploie davantage, qui vient de très loin, de très profond, incroyablement diffus, éternellement renouvelé. Je crois que c’est la grâce de Dieu qui parle à travers l’encre lorsque la lettre tente de rassembler l’expression de ce qui habite l’être aimant. Communion du silence infini bien plus loin que l’aurore, dénué de représentation. C’est cela l’essence de cette inoccupation accueillante.
Les miracles existent. Celui-là en est un. Et pas à pas l’ensemble de ce qui me paraissait obscur se dévoile à mon âme par l’expérimentation des phénomènes indescriptibles autrement que par la métaphore mystérieuse des forces telluriques et célestes associées.
Et dans la confiance inclure la mort.
Très doucement. Si lentement qu’elle ne se fait pas sentir. Justes légers, pour que la magie opère son œuvre.
C’est comme ça que je te reçois.
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Je souris tu souris


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La suite est d’une toute autre nature, elle se glisse dans les espaces intersticiels, soit entre les lignes de l’écriture, soit entre ses lettres, dans les espaces entre elles, voire même dans la marge.
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L’écriture indéfinissable demande une connaissance étroite des codages de la psyché, ce qui n’est jamais aisé, car aucun écrit nulle part n’en fait état clairement, d’autant que son impossibilité d’expression écrite est une nature première. Aussi, l’approche se fait à travers de longues paraboles, des arrondis gravitationnaires évasifs aux cursives évanescentes, tout est dans la nuée et l’indicible.
L’exercice était de style, s’y mesurer n’est pas une affaire de mots, bien qu’il passe par eux.
Il s’agit de gingembrer sans discourir creusement, tout en maintenant l’éloignement de l’extinction à distance suffisamment effective pour que la lueur ne s’emballe pas dans ses propres fonds.
La règle des trois biais redresse sa fonction première, le calcanéum au prorata de l’espièglerie repeint la façade du triturage de la conscience étoilée du processus. La lettre n’est pas une loi immuable, elle est de première intention, puis de révision, puis d’élaboration particulière, puis elle se recrée dans la spirale d’un phénomène immanent, sans jamais s’égarer dans de quelconques bases de données primaires. Bien que sa racine gréco-latine plonge au cœur de la spacio-temporalité d’Eckhart, son courant d’art fouille l’humus de la vérité comme le ferait un lombric en terre sainte.
Le cours avait repris depuis une demi-heure lorsque le courant d’air fit claquer la porte du vasistas de la création. Un étudiant, épuisé par les révisions de la veille se réveilla en sursaut. Que se passe-t-il dans l’esprit de celui qui, tout embrumé par le sommeil, vient d’être tiré du magma de l’inconscience de façon brutale et fulgurante ? En un millionnième de seconde, c’est toute une vie de pensées enchevêtrée qui se manifeste au cœur du cerveau de l’étudiant en lettres. Et puis tout retombe, recouvert du voile de l’oubli. Comment faire pour éclairer ces milli-secondes de magistralité aiguë sans avoir à se tordre le cou pour aller y voir ? Sombrer dans le trou de son tréma par l’innocence qui risque sa peau en déchirant les couches successives de la fouille archéologique de la conscience ?
Bien, allons écrire cette lettre maintenant que nous détenons les règles grammaticales, organisationnelles, contenantielles, décortico-constitutionnellement parlant.
Bonne écriture à tous les étudiants de la formation..
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Venise, début duGourde de pèlerin XVIe siècle fiasca da pellegrino en verre cristallo soufflé émaillé et doré H 31 cm Estimation 5 000 – 6 000 euros
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Merveille de la finesse de calligraphie


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Il était 10h51 lorsque la prof s’avança dans la grande allée de l’amphithéâtre. Les étudiants s’étaient rassemblés en masse, prévoyant sandwichs et boissons, ils savaient que le cours allait être long. Mais ils savaient aussi qu’ils ne le rateraient pour rien au monde. Il s’agissait d’apprendre à écrire des lettres, mais pas n’importe comment.
La prof, une grande blonde, élancée, atteint l’estrade et brancha prestement son ordinateur sur le rétroprojecteur. Puis, se saisissant du micro, elle commença d’une voix claire et bien timbrée.
– ça y est, ça commence ! Chuchota Rémy en pouffant du côté d’une petite brunette à ses côtés.
– C’est bien le style à la grande Gertrude, INIMITABLE !
– Que tu crois, Anaïs, que tu crois…
– Pffff, Tais-toi vieux singe !
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singe
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– Bien, vous êtes nombreux, ce qui est plutôt bon signe. Bonjour à tous. Nous allons commencer par : Dans quel ordre écrire une lettre bien pensée ? Qui veut donner son idée ?
– Bonjour Gertrude, bonjour à tous. Normalement, on marque la date et le lieu en premier.
– Bonjour Benjamin, c’est un bon début, mais vous allez voir pourquoi ce n’est pas toujours l’idéal de lettre en-tête, par exemple, pour aujourd’hui, nous pourrions noter que nous sommes le dimanche 24 Mai 2020, et que, l’université étant rattachée à moitié sur Le Croisic et à moitié sur Moscou, nous pourrions préciser : écrit à Croicou, ou encore, à Mossic. Quand voulez-vous poster cette lettre, Benjamin ?
– Euh ! Je ne sais pas, je ne l’ai pas encore écrite…
– Donc il me paraît souhaitable de n’écrire la date qu’une fois la lettre écrite. On commence par quoi alors ?
– Bonjour, moi, c’est Jacquelin. On commence comme je viens de le faire, en saluant.
– Et tu salues comment, Jacquelin ?
Jacquelin se lève et salue en inclinant légèrement la rête.
– Pas mal ! Ça s’écrit comment ?
– Comme ça se prononce.
– Ça peut !
– On peut commencer aussi par : La magie de l’intrigue se trouve à la dixième ligne.
– Pour une lettre du cœur ?
– J’écris comme un as de pique !
– Sur des carreaux, ça va bien se passer.
– Bon, ok, c’est noté. Qui aligne la deuxième ?
– L’alignement devra être parfait.
– Ce n’est pas le contenu ! C’est le mode d’emploi, ça.
– Fô planter le décor de l’intrigue, grande duduche !
– Arrête, Rémy ! C’est pas paske je t’ai traité de vieux singe qu’il fö me traiter de duduche !
– Ben c’est ça, dis-le devant tout le monde encore…
– Bon, c’est une lettre ou une scène, que vous êtes en train d’écrire ?
– Une scène de lettre, pouffa encore Rémy en s’étalant comme une crêpe sur sa voisine de fauteuil.
Gertrude :
– Aller, je vous aide un peu. Mon amour, ça passe aussi bien pour une femme que pour un homme.
– C’est pas un peu tendancieux ?
– Un peu trop orienté ?
– Mouais, plutôt amalgame ! Genre, la personne disparaît au profit d’un sentiment qui n’est jamais qu’un concept.
– D’autant que ça ne lui laisse même pas le choix d’être d’accord ou pas. Qui vous dit qu’au moment où elle recevra la lettre, cette personne va être dans les dispositions précises de ressentir de l’amour à l’égard de celle qui lui adresse la lettre ?
– Ah, les écrits sont bien compliqués.
– Bon, tant pis, passons directement à la dixième ligne, après tout, l’essentiel n’a pas besoin d’enrobage.
– Mais si nous écrivons la dixième ligne sans qu’il n’y ait les neuf autres, comment va-t-on savoir que c’est la dixième ?
– On numérote les lignes ?
– Ou alors on n’a qu’à dire : mon amour, voici la dixième ligne de la lettre que je ne t’ai pas encore écrite, en te souhaitant bonne réception. Et puis voilà.
– Et cette dixième ligne avec l’intrigue, elle est où ?
– Beh, si ça ne vous suffit pas, écrivez-la vous-même !
– Qui a une autre idée ?
– Hola ! On n’a jamais dit que c’était l’intrigue qui était à la dixième ligne, mais seulement la magie de l’intrigue, c’est pas pareil !
– Je n’imagine pas comment on peut écrire la magie de quelque chose en mots.
– Dans ce cas là, il s’agit de passer par la poésie.
– Oh, cela m’inspire, tels les grands singes devant un régime de pousses de bambous, au milieu d’une grande jungle sauvage, le gnou domestique cherchait encore comment il allait écrire sa première lettre. Inspirée par l’élan salvateur du boa constrictor, la belette, insérée entre le A et le C, entra dans l’estomac du reptile sans discuter. L’ordre, c’était l’essentiel à respecter. Alors ensuite pourraient venir le dromadaire, l’éléphant, le figuier, et cætera.
– Bof, pour la magie, tu repasseras §

– ² J’aimerais bien t’y voir, tiens ! Sans clair de lune !
– C’est quoi ce petit 2 ?
– Sais pas, il est arrivé tout seul.
– ² Tiens, le revoilà !
– Tu parles d’un ordre !
– Bon, pour l’ordre, vous avez l’adresse ?
– J’suis pas sûre, pas très recevable, tout ça !
– Et si c’était sa lettre ?
– Hein, et si c’était ça, l’être ?
– Ce désordre ?
– Cette pagaille ?
– Ce bavardage ?
– Cette magie de riens du tout qui font plus que raretés ou que simplicités.
– Alors, on l’écrit, cette dixième ligne ?
– Là-bas, au fond du bassin, une vertèbre se tord pour mieux voir la douce lumière qui remonte jusqu’au crâne traversé de pétillantes connections. Mais quelle est donc cette intuition étonnante qui ne cesse de venir éclairer mes canaux intergalactiques, qui vient et revient sans cesse, depuis plusieurs décennies, et que jamais, au grand jamais, je n’ai encore réussi à définir clairement ?
– Eh beh purée, elle fait quatre lignes, cette dixième ligne !
– Et sa magie est lumineuse.
– Mais reste obscure…
– L’intrigue serait-elle neuronale ?
– Par méconnaissance, oui.
– Bon, on va pouvoir l’envoyer, cette lettre.
– Et nous allons y glisser un trèfle à quatre feuilles.
– Oui, vous avez raison, c’est moins lourd que d’y glisser un fer à cheval, ou encore une dent de la chance.
– Pour la dent, il en faut au moins deux !
– Une mâchoire complète, pendant qu’t’y es !
– Tu te vois, recevoir une lettre avec une mâchoire dedans ?
– C’est plus une lettre, c’est un colis !
– Bien, Merci Jacquelin, merci Rémy, Merci Anaïs, et merci Benjamin. Et puis merci à tous. La semaine prochaine, nous verrons comment développer une idée dans l’lettre. En attendant, réfléchissez à une idée particulière, arrangez-vous pour qu’elle reste fraîche jusqu’au cours suivant.
Si vous n’en trouvez pas, je viendrai avec une liste, et nous choisirons laquelle traiter.
L’année dernière, nous avons passé deux ans sur l’idée de la racine carrée, jusqu’au moment où nous avons découvert que quelqu’un les avait taillées à l’emporte-frite. Je ne voudrais pas orienter la réflexion mais l’idée de l’occupation de l’espace me paraît être un fondement dans l’lettre.
Bonne réflexion à tous.