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Archive for mai 2010

Le Hêtre

Extrait d un roi sans divertissement (1948) :

 

"Le hêtre de la scierie n’avait pas encore, certes, l’ampleur que nous lui voyons. Mais, sa jeunesse (enfin, tout au moins par rapport avec maintenant) ou plus exactement son adolescence était d’une carrure et d’une étoffe qui le mettaient à cent coudées au-dessus de tous les autres arbres, même de tous les autres arbres réunis. Son feuillage était d’un dru, d’une épaisseur, d’une densité de pierre, et sa charpente (dont on ne pouvait rien voir, tant elle était couverte et recouverte de rameaux plus opaques les uns que les autres) devait être d’une force et d’une beauté rares pour porter avec tant d’élégance tant de poids accumulé. Il était surtout (à cette époque) pétri d’oiseaux et de mouches ; il contenait autant d’oiseaux et de mouches que de feuilles. Il était constamment charrue et bouleversé de corneilles, de corbeaux et d’essaims; il éclaboussait à chaque instant des vols de rossignols et de mésanges; il fumait de bergeronnettes et d’abeilles ; il soufflait des faucons et des taons ; il jonglait avec des balles multicolores de pinsons, de roitelets, de rouges-gorges, de pluviers et de guêpes. C’était autour de lui une ronde sans fin d’oiseaux, de papillons et de mouches dans lesquels le soleil avait l’air de se décomposer en arcs-en-ciel comme à travers des jaillissements d’embruns. Et, à l’automne, avec ses longs poils cramoisis, ses mille bras entrelacés de serpents verts, ses cent mille mains de feuillages d’or jouant avec des pompons de plumes, des lanières d’oiseaux, des poussières de cristal, il n’était vraiment pas un arbre. Les forêts, assises sur les gradins des montagnes, finissaient par le regarder en silence. Il crépitait comme un brasier ; il dansait comme seuls savent danser les êtres surnaturels, en multipliant son corps autour de son immobilité; il ondulait autour de lui-même dans un entortillement d’écharpes, si frémissant, si mordoré, si inlassablement repétri par l’ivresse de son corps qu’on ne pouvait plus savoir s’il était enraciné par l’encramponnement de prodigieuses racines ou par la vitesse miraculeuse de la pointe de toupie sur laquelle reposent les dieux. Les forêts, assises sur les gradins de l’amphithéâtre des montagnes, dans leur grande toilette sacerdotale, n’osaient plus bouger. Cette virtuosité de beauté hypnotisait comme l’œil des serpents ou le sang des oies sauvages sur la neige. Et, tout le long des routes qui montaient ou descendaient vers elle, s’alignait la procession des érables ensanglantés comme des bouchers."

 

Jean Giono

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sables mouvants

Sables mouvants
 
Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s’est retirée
Et toi
Comme une algue doucement caressée par le vent
Dans les sables du lit tu remues en rêvant
Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s’est retirée
Mais dans tes yeux entrouverts
Deux petites vagues sont restées
Démons et merveilles
Vents et marées
Deux petites vagues pour me noyer.
 
Jacques Prévert

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Et l’autre là

Qu’arrète pas de griffer mon coeur.
Il me fatigue ce bon docteur
Va falloir beaucoup de douceur
Pour remettre les pendules à l’heure.
Sais pas trop de quoi il a peur.
N’empêche il aurait pu éviter la douleur.
Parce-que cette fois j’en ai ras les pleurs.
A tel point que parfois je me demande si je ne vais pas faire ma fine fleur
Et porter l’extoc avec plus de vigueur.
Quand il ne croira plus à cette fausse grandeur.
On pourra peut-être commencer le bonheur.
Sinon ce sera pour un autre temps une autre heure.
Je l’abandonne à ses jeux de pompier sapeurs.

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Disait pas grand chose celui-là.
Fallait lui arracher les mots de la bouche.
A se demander s’il avait des idées dans l’esprit.
Il n’empèche que ce peu de chose
Etait d’une concentration rare
Au point qu’hier dans le noir
J’ai tout compris de lui.
A ces mots endoloris
Je lui envoie là où il est parti
Tout mon amour de fille,
Sa fille,
Qui aurait aimé être présente à ses côtés
Lors des derniers instants de sa vie.
Adieu papa.

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Aimants de jadis

Maudits motus et bouche cousue
Aucuns regrets le temps n’est pas perdu
D’une pierre grossière ou encore roturière
Les années taillantes d’un diamant ont su faire
Frêle roseau au Mistral a ployé
Mais jamais la racine ne s’est arrachée
Polnareff n’a qu’une dent dans la mâchoire à Jean
D’orphelin adopté il enfila son gant
Fabuleux présents d’un destin arrêté
Pratiquant la religion de l’art consommé
Clouée à l’église du grand pilori
Une gigantesque vague déferlante endormie
Rattrapa ceux là même non point marris
D’une langue bavarde jamais à court de mots
Et d’une grande écharde à travers ses sabots
Parcourant des étoiles ouvertes à l’infini
C’est ainsi que l’histoire rattrapa leurs vies.
 

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