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Archive for the ‘citations’ Category

Il était 10h51 lorsque la prof s’avança dans la grande allée de l’amphithéâtre. Les étudiants s’étaient rassemblés en masse, prévoyant sandwichs et boissons, ils savaient que le cours allait être long. Mais ils savaient aussi qu’ils ne le rateraient pour rien au monde. Il s’agissait d’apprendre à écrire des lettres, mais pas n’importe comment.
La prof, une grande blonde, élancée, atteint l’estrade et brancha prestement son ordinateur sur le rétroprojecteur. Puis, se saisissant du micro, elle commença d’une voix claire et bien timbrée.
– ça y est, ça commence ! Chuchota Rémy en pouffant du côté d’une petite brunette à ses côtés.
– C’est bien le style à la grande Gertrude, INIMITABLE !
– Que tu crois, Anaïs, que tu crois…
– Pffff, Tais-toi vieux singe !
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singe
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– Bien, vous êtes nombreux, ce qui est plutôt bon signe. Bonjour à tous. Nous allons commencer par : Dans quel ordre écrire une lettre bien pensée ? Qui veut donner son idée ?
– Bonjour Gertrude, bonjour à tous. Normalement, on marque la date et le lieu en premier.
– Bonjour Benjamin, c’est un bon début, mais vous allez voir pourquoi ce n’est pas toujours l’idéal de lettre en-tête, par exemple, pour aujourd’hui, nous pourrions noter que nous sommes le dimanche 24 Mai 2020, et que, l’université étant rattachée à moitié sur Le Croisic et à moitié sur Moscou, nous pourrions préciser : écrit à Croicou, ou encore, à Mossic. Quand voulez-vous poster cette lettre, Benjamin ?
– Euh ! Je ne sais pas, je ne l’ai pas encore écrite…
– Donc il me paraît souhaitable de n’écrire la date qu’une fois la lettre écrite. On commence par quoi alors ?
– Bonjour, moi, c’est Jacquelin. On commence comme je viens de le faire, en saluant.
– Et tu salues comment, Jacquelin ?
Jacquelin se lève et salue en inclinant légèrement la rête.
– Pas mal ! Ça s’écrit comment ?
– Comme ça se prononce.
– Ça peut !
– On peut commencer aussi par : La magie de l’intrigue se trouve à la dixième ligne.
– Pour une lettre du cœur ?
– J’écris comme un as de pique !
– Sur des carreaux, ça va bien se passer.
– Bon, ok, c’est noté. Qui aligne la deuxième ?
– L’alignement devra être parfait.
– Ce n’est pas le contenu ! C’est le mode d’emploi, ça.
– Fô planter le décor de l’intrigue, grande duduche !
– Arrête, Rémy ! C’est pas paske je t’ai traité de vieux singe qu’il fö me traiter de duduche !
– Ben c’est ça, dis-le devant tout le monde encore…
– Bon, c’est une lettre ou une scène, que vous êtes en train d’écrire ?
– Une scène de lettre, pouffa encore Rémy en s’étalant comme une crêpe sur sa voisine de fauteuil.
Gertrude :
– Aller, je vous aide un peu. Mon amour, ça passe aussi bien pour une femme que pour un homme.
– C’est pas un peu tendancieux ?
– Un peu trop orienté ?
– Mouais, plutôt amalgame ! Genre, la personne disparaît au profit d’un sentiment qui n’est jamais qu’un concept.
– D’autant que ça ne lui laisse même pas le choix d’être d’accord ou pas. Qui vous dit qu’au moment où elle recevra la lettre, cette personne va être dans les dispositions précises de ressentir de l’amour à l’égard de celle qui lui adresse la lettre ?
– Ah, les écrits sont bien compliqués.
– Bon, tant pis, passons directement à la dixième ligne, après tout, l’essentiel n’a pas besoin d’enrobage.
– Mais si nous écrivons la dixième ligne sans qu’il n’y ait les neuf autres, comment va-t-on savoir que c’est la dixième ?
– On numérote les lignes ?
– Ou alors on n’a qu’à dire : mon amour, voici la dixième ligne de la lettre que je ne t’ai pas encore écrite, en te souhaitant bonne réception. Et puis voilà.
– Et cette dixième ligne avec l’intrigue, elle est où ?
– Beh, si ça ne vous suffit pas, écrivez-la vous-même !
– Qui a une autre idée ?
– Hola ! On n’a jamais dit que c’était l’intrigue qui était à la dixième ligne, mais seulement la magie de l’intrigue, c’est pas pareil !
– Je n’imagine pas comment on peut écrire la magie de quelque chose en mots.
– Dans ce cas là, il s’agit de passer par la poésie.
– Oh, cela m’inspire, tels les grands singes devant un régime de pousses de bambous, au milieu d’une grande jungle sauvage, le gnou domestique cherchait encore comment il allait écrire sa première lettre. Inspirée par l’élan salvateur du boa constrictor, la belette, insérée entre le A et le C, entra dans l’estomac du reptile sans discuter. L’ordre, c’était l’essentiel à respecter. Alors ensuite pourraient venir le dromadaire, l’éléphant, le figuier, et cætera.
– Bof, pour la magie, tu repasseras §

– ² J’aimerais bien t’y voir, tiens ! Sans clair de lune !
– C’est quoi ce petit 2 ?
– Sais pas, il est arrivé tout seul.
– ² Tiens, le revoilà !
– Tu parles d’un ordre !
– Bon, pour l’ordre, vous avez l’adresse ?
– J’suis pas sûre, pas très recevable, tout ça !
– Et si c’était sa lettre ?
– Hein, et si c’était ça, l’être ?
– Ce désordre ?
– Cette pagaille ?
– Ce bavardage ?
– Cette magie de riens du tout qui font plus que raretés ou que simplicités.
– Alors, on l’écrit, cette dixième ligne ?
– Là-bas, au fond du bassin, une vertèbre se tord pour mieux voir la douce lumière qui remonte jusqu’au crâne traversé de pétillantes connections. Mais quelle est donc cette intuition étonnante qui ne cesse de venir éclairer mes canaux intergalactiques, qui vient et revient sans cesse, depuis plusieurs décennies, et que jamais, au grand jamais, je n’ai encore réussi à définir clairement ?
– Eh beh purée, elle fait quatre lignes, cette dixième ligne !
– Et sa magie est lumineuse.
– Mais reste obscure…
– L’intrigue serait-elle neuronale ?
– Par méconnaissance, oui.
– Bon, on va pouvoir l’envoyer, cette lettre.
– Et nous allons y glisser un trèfle à quatre feuilles.
– Oui, vous avez raison, c’est moins lourd que d’y glisser un fer à cheval, ou encore une dent de la chance.
– Pour la dent, il en faut au moins deux !
– Une mâchoire complète, pendant qu’t’y es !
– Tu te vois, recevoir une lettre avec une mâchoire dedans ?
– C’est plus une lettre, c’est un colis !
– Bien, Merci Jacquelin, merci Rémy, Merci Anaïs, et merci Benjamin. Et puis merci à tous. La semaine prochaine, nous verrons comment développer une idée dans l’lettre. En attendant, réfléchissez à une idée particulière, arrangez-vous pour qu’elle reste fraîche jusqu’au cours suivant.
Si vous n’en trouvez pas, je viendrai avec une liste, et nous choisirons laquelle traiter.
L’année dernière, nous avons passé deux ans sur l’idée de la racine carrée, jusqu’au moment où nous avons découvert que quelqu’un les avait taillées à l’emporte-frite. Je ne voudrais pas orienter la réflexion mais l’idée de l’occupation de l’espace me paraît être un fondement dans l’lettre.
Bonne réflexion à tous.

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Venise vintage
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« Lorsque les philosophes parlent sans détour, je me méfie de leurs paroles ; quand ils s’expliquent par énigmes, je réfléchis ».
Schroeder

L’histoire n’en dit pas long, elle se passe au XVIème siècle.
Elle est conservée en salaison aux archives secrètes du Vatican.

Ce jour là, à Venise, il s’était passé quelque chose d’extraordinaire, et seule une vieille carte de l’île annotée de la main d’un illustre inconnu en faisait foi.
Elle était signée au dos d’un nom ! Andrea Aromatico.
Mais à cette époque là, il n’était pas encore né !

Quoique…

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Venise_Plan_de_Venise_1568

Venise en 1568


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Pierre Basile Valentin, antiquaire de l’île, avait en sa possession un ouvrage de recettes sur la cartographie évolutive du relief des sols.

De temps en temps, lors que sa boutique, désertée de flâneurs, de touristes, ou d’initiés en matière de vieilleries précieuses, se tenait dans le silence le plus pur, il ouvrait délicatement le livre et laissait son regard voguer librement sur les mots et gravures de l’époque, reconstruisant ainsi à l’infini la cité des Doges, ouvrant un passage secret ici, construisant un escalier là, bref, remaniant continuellement l’ouvrage flottant sur la lagune.

L’un de ces instants de profonde méditation fût un jour interrompu par l’arrivée d’une jeune personne habillée simplement d’un surcot et d’une pèlerine à capuche.

L’émanation du coûteux parfum qui embauma alors la boutique permit à Pierre Basile de déduire l’origine bourgeoise de cette charmante jeune femme.

Elle tenait sa capuche resserrée autour du cou, comme pour cacher son visage. Elle semblait bouleversée.

L’antiquaire, qui n’avait pas l’habitude d’accueillir de si jeunes et jolies clientes, encore moins des clientes chamboulées, se leva d’un bond, ce qui fit sursauter vivement la jeune femme.

Ne sachant comment faire, il bredouilla une phrase toute fraîchement lue de son recueil et, en ces termes, lui adressa la paroles.

– La grande sagesse est déjà contenue dans la capacité de pressentir avec exaltation cette main diligente, invisible aux distraits et aux tristes, et vous rassemblez la synthèse de cette immense œuvre, alors soyez la bienvenue. Que puis-je faire pour vous aider ?

De l’embarras apparut sur les traits émus de la dame. Elle le fixa avec de grands yeux intenses et, se reprenant un peu, réussit enfin à être en mesure de lui répondre.

– Monsieur, je cherche un abri, il est arrivé quelque chose d’étrange. Alors que je marchais sur le pont Rialto, allant de mon « humble » demeure à la place Saint Marc pour y retrouver mon amie, j’ai senti le sol se dérober sous mes pas. Après une chute sans gravité, un peu étourdie par le choc, j’ai repris mes esprits et, cherchant à me relever, me suis rendue compte qu’un escalier s’était ouvert sous mes pas. Quelle ne fut pas mon immense confusion de constater que le pont lui-même avait disparu, et que je me retrouvais devant l’entrée d’une sorte de temple, illuminé de millions de bougies rouges, ne comportant aucune porte mais juste une fenêtre dont les volets tirés ne permettaient pas de voir à l’extérieur. Quant à l’escalier, il était bouché par l’éboulement de grosses pierres en forme de creusets, ajustées de telle sorte qu’aucune lumière ne passe entre les interstices. Reprenant mes sens, je fis la déduction que l’oxygène de l’air circulait puisque les millions de petites flammes oranges vacillaient, danses fugaces et sauvages, dans la brièveté de leurs mouvements. L’ensemble était du plus bel effet.
C’est ainsi que, éblouie par cette vision éclatante de beauté, je me suis laissée transporter et, mue par une force venue d’on ne sait quelle part de mon esprit encore ignorée à ce jour, un passage secret s’est ouvert devant moi, m’amenant jusqu’ici.
Permettez que je me reprenne. Qui êtes-vous ? Et où suis-je à cet instant ?

Pierre Basile Valentin, troublé par ces coïncidences évidentes, dressait le lien avec le livre ancien et l’utilisation qu’il en faisait.
Avait-il découvert de façon fortuite l’accès à un temple sacré par l’intermédiaire de cette jeune personne ?

– Je vous en prie, faites donc ! Veuillez excuser mon ébahissement mais il m’importe de savoir par quelle porte vous êtes entrée dans ma boutique. Mon nom est Pierre Basile Valentin.

Devant leur mutuelle stupéfaction, les deux protagonistes décidèrent de s’éclairer mutuellement en remettant dans l’ordre les événements récents.

Une fois l’ensemble des faits rassemblés, une certaine logique advint au jour.
Ce qui leur permit d’entrevoir quelques lumières.
Vous allez me dire, c’est une Lapalissade…
Je continue.
Puis de décider de s’associer pour explorer plus loin une théorie consécutive à leur travail de synthèse.
Il fut convenu que la jeune femme retournerait sur le pont Rialto et y attendrait jusqu’à résurgence de l’expérience, ou pas.
Avant de ressortir de la boutique, elle tendit sa main à Pierre Basile, s’adressant à lui en ces termes.

– Je m’appelle Moderata Fonte, enchantée de vous avoir rencontré, Monsieur Valentin.

– Vous m’en voyez ravi également, Moderata. Soyez remerciée pour l’heureux hasard qui nous fit nous rencontrer autour d’un événement aussi prestigieux que mystérieux et découvrir ainsi une toute nouvelle porte occulte.

Moderata se rendit donc à nouveau sur le pont Rialto et attendit*.

Mais le bon Pierre Basile eut beau laisser voguer ses yeux sur le fameux ouvrage, plus rien ne se produisit. Et lorsque Moderata tenta de revenir à la boutique, elle ne réussit jamais à en retrouver le chemin.

Pierre Basile consigna toutes les observations des faits sur un parchemin qu’il conserva soigneusement dans une enveloppe scellée et rangée dans le livre de recettes sur la cartographie évolutive du relief des sols.

Quelques siècles plus tard, en 1883, le premier préfet des archives secrètes du Vatican, Joseph Hergenröther, intrigué par le titre du livre, feuilleta négligemment ce dernier et découvrit l’enveloppe.

Vous imaginez bien qu’une fois ouverte, ayant pris connaissance de la fameuse expérience occulte, Joseph désira en savoir davantage.
A cette époque, les dignitaires de l’église catholique disposaient de détectives privés à leur service. Il convoqua un homme en qui il avait toute confiance, Andrea Aromatico, pour enquêter sur le sujet.

Les résultats démontrèrent que :

– La seule preuve de l’existence du phénomène est la lettre dans le livre, et plus tard la carte signée au dos par Andrea Aromatico.

– L’expérience est indémontrable de manière scientifique.

– Elle pourrait, qui sait, permettre de sauver Venise de la montée des eaux en la soulevant.

– Elle a été reproduite mais jamais sur commande, occasionnant des phénomènes n’ayant aucune logique et à des moments complètement imprévisibles. De plus, les points de départ et d’arrivée n’ont jamais plus été les mêmes que décrits par Pierre Basile Valentin malgré de nombreuses tentatives.

– Le dernier passage en date est celui de l’an 2000. Il relia chez Gallimard un premier dépôt légal en novembre 1996 à l’escalier du dépôt légal de février 2002. L’auteur est un certain Andrea Aromatico.
Il est entré par l’universale Electa et sorti par le rayon culture et société des éditions découvertes. Le fameux bug de l’an 2000 n’a eu aucune incidence notable sur son passage secret.

– Pourquoi n’avoir jamais réussi à retrouver dans d’autres archives, ni la preuve de l’existence de l’antiquaire, ni celle de l’événement qu’il décrit ?

– Une hypothèse à cela : Après bien des pérégrinations, et par recoupements, il en ressort l’évidence que l’instant de la rencontre de Pierre Basile et Moderata n’existe pas. Ce temps est celui des dix jours disparus à tout jamais entre le calendrier Julien et celui Grégorien instauré à sa suite.

Les jours inclus entre le vendredi 5 octobre 1582 et le dimanche 14 octobre de la même année sont des jours escamotés par la mise en place du calendrier Grégorien sous l’autorité du pape Grégoire XIII.

La date de la lettre de Pierre Basile fait état du mardi 9 octobre 1582.

Après son exposition à la lumière, le fameux document parchemin annoté de la main de Pierre Basile Valentin s’effaça totalement jusqu’à redevenir vierge.

Heureusement, Andrea Aromatico avait pris soin de laisser trace de cette étonnante et mystérieuse histoire à travers une carte signée de sa main en utilisant l’intermédiaire du regard voguant à travers le livre de recettes sur la cartographie évolutive du relief des sols.

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Venise 1573-Pinargenti-Venedig.jpg

Venise en 1573 ( et en forme d’écrevisse ? )

 


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Le mystère de la rencontre calendaire de Pierre Basile et Moderata restera malgré tout et à tout jamais impénétrable.

* Pour l’anecdote, c’était exactement à cet endroit précis qu’elle avait rencontré son futur époux, Filippo de’ Zorzi, quelques mois auparavant.

Ecrit demain sur une échelle pour l’agenda ironique du gouffre de décembre 2019 en villégiature pour les fêtes de Noël chez le tatillon carnetsparesseux.
Il fallait insérer les mots suivants : Noël, échelle, demain, livre, gouffre et tatillon.
Et avec mes remerciements.

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A l’aube, ils tombent en masse du ciel, passent par dessus les remparts, caracolent au dessous des toits, descendent lentement entre les hautes maisons.
« 
Toute la lumière que nous ne pouvons voir. »

Antony Doeer

Il est tombé du mot toute la nuit. En ouvrant les volets, ce matin, une épaisse poudreuse de mots recouvrait le sol. La note elle-même ne réussissait plus à se faire entendre, j’ai du faire appel aussi au si pour que le son se rétablisse.
Alors, j’ai chaussé mes bottes d’orthographe et de grammaire, et je suis sortie dans le vocabulaire.
Ça pétillait drôle sous mes semelles.
– chercher !
– chose !
– sa et ce ne une !
Tout un bouquet de petits mots d’un seul coup, j’avais les oreilles pleines. Oh, mais quel orchestre ! J’osais à peine avancer dans la pétillance tellement c’en était presqu’effrayant de magie. Il y avait par endroit des congères entières qui s’élevaient majestueusement telles des murs recouverts, épinglés de feuilles jaunies, de pans entiers, de papiers entiers de bavardages, des panpapiers scribouillés, désordonnés, il aurait fallu une plateforme Robertisée pour ranger tout ça en empilements compacts, pour en faire des igloos. J’avais beau tourner mon regard de tous côtés, aucun démotusateur n’arrivait, que faisaient donc les employés municipaux ?
J’ai donc décidé de continuer ma progression, vaille que vaille.
– pourrait !
– gâchée !
– rare !
– serait !
– fleur !
Et puis, instinctivement, est revenu le goût d’antan. Je me suis penchée, et, ramassant toute une collection, j’en fis une boule que je lançai contre le pan.
Les mots fusèrent, dans un éclatement joyeux.
– parfaite vie vie une serait !
J’ai regardé couler les mots, ils fondaient, littéralement. Heureusement, les bottes étaient étanches. Car les flip-flops allaient rendre bientôt inaudibles tous ces petits mots tombés drus toute la nuit. Et ce galimatia ne pourrait plus se faire comprendre de qui que ce soit. Vite, il fallait agir.
J’ai fait demi-tour, et repartant vers la maison, je discernai encore :
– La est on à en !
Une première marche et encore,
– pas !
Une enjambée sur le perron, ouf, j’allais bientôt pouvoir éviter le dégel peut-être…
– passer !
Me précipitant sur le téléphone, j’ai composé le numéro sur le cadran, pas besoin d’annuaire, je connaissais le numéro par cœur.
– Allo ? Père Noël ?
– Oui madame Cyclopédie ? Lui même, c’est pour quoi ?
– Ecoutez-moi bien, il y a urgence, les mots sont tombés drus toute la nuit, j’ai voulu aller marcher sur leur tapis dehors ce matin, ils commencent à fondre, ils vont disparaître, faites quelque chose, je vous en supplie.
– Mais vous n’y pensez pas, ma bonne dame ! C’est que je suis occupé toute la journée, moi ! Trouvez quelqu’un d’autre pour remplir cette mission ! D’ailleurs, il faut que j’y aille, mon traîneau m’attend, les rennes commencent à piaffer d’impatience. A demain, madame Cyclopédie, si d’ici là vous n’avez trouvé personne, je verrai ce que je peux faire.
Il y a eu une seconde où la terre a tourné dans mon esprit, que vous le croyez ou non, elle a tourné et puis pfffftttt, je me suis retrouvée devant mon téléphone, d’où un son léger sortait. Une tonalité triste, le père Noël avait raccroché, sans que même j’ai eu le temps de lui dire au revoir.
Alors j’ai sorti le congélateur dehors, sur le perron, et je l’ai ouvert. Pourvu que cela suffise à atteindre demain.
C’est exactement à ce moment là, très exactement à cette heure précise, que la sonnerie du téléphone a retenti dans la maison. Je suis rentrée en courant, ai failli me prendre les pieds dans le tapis, me suis rattrapée de justesse à une chaise, me suis lancée sur l’appareil, ai décroché.
– Oui, madame Cyclopédie, bonjour !
– C’est bien moi, bonjour, c’est pour quoi ?
– Vous avez demandé un technicien pour démotuser votre jardin ?
– C’est une erreur, vous êtes des services techniques de la municipalité ?
– Oui, nous avons bien reçu votre demande. Mais la phrase est totalement en désordre, nous n’avons pas compris votre demande.
C’est une erreur, je vous dis. Oubliez ma demande, et merci d’avoir rappelé.
Ouf ! J’ai eu une de ces suées d’un seul coup ! Démotuser, et puis quoi encore !
Ils n’avaient vraiment rien compris.
Le père Noël avait du demander à ses rennes de les contacter pour me les envoyer, il valait mieux qu’ils ne s’en mêlent pas. Il me semblait préférable d’attendre demain.

 

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Dodo-affaire-jane-eyre

Collection 10/18 poche avril 2005

Dans un monde où la littérature fait office de religion, la brigade des littéraTec élucide plagiats, vols de manuscrits et controverses shakespeariennes. L’agent Thursday Next rêve, elle, d’enquêtes explosives, quand le cruel Achéron Hadès kidnappe Jane Eyre. Dans une folle course-poursuite spatio-temporelle, la jeune détective tentera l’impossible pour sauver l’héroïne de son roman fétiche.

Aux carrefours des genres et dopée par une imagination jubilatoire, l’affaire Jane Eyre est une œuvre ébouriffée.

P 128 – 129

– Un simple malentendu, déclara-t-il, balayant mes objections d’un geste de la main. Ces abrutis à OS-13 n’ont pas la moindre idée de la valeur de mon travail.
– Qui est… ? Demandai-je, curieuse comme toujours.
– Un moyen plus miniaturisé encore de stocker l’information. J’ai réuni les meilleurs dictionnaires, glossaires et lexiques, ainsi que des études grammaticales, morphologiques et étymologiques de la langue anglaise, et j’ai encodé le tout dans l’ADN de ce ver minuscule. Je les appelle des vers hypercorrecteurs. Reconnais tout de même que c’est une réalisation extraordinaire.
– Je le reconnais. Mais comment accède-t-on à cette information ?
La mine de Mycroft s’allongea.
– Comme je l’ai déjà dit, une réalisation extraordinaire avec un petit inconvénient. Cependant, les événements se sont précipités ; quelques-uns de mes vers se sont échappés et se sont accouplés à d’autres qui comprenaient l’encodage d’ouvrages de référence historiques, biographiques et encyclopédiques ; ç’a débouché sur une nouvelle race que j’ai baptisée ver hypercorrecteurExcellenceDoublePlus. Ce sont eux, les vraies vedettes du spectacle.
Il prit une feuille de papier dans un tiroir, en arracha un bout et griffona le mot « extraordinaire » sur le morceau.
– C’est pour te donner un avant-goût de ce dont ils sont capables.
Ce disant, il fit tomber le bout de papier dans le bocal à poissons. Les vers ne perdirent pas de temps et se massèrent tout autour. Mais au lieu de manger le papier, ils se tortillèrent, excités, et explorèrent l’intrus avec, apparemment, un grand intérêt.
– J’ai eu un élevage de vers à Londres, tonton, et eux non plus n’aimaient pas le papier…
– Chut ! Murmura mon oncle, me faisant signe de me rapprocher.
Stupéfiant !
– Quoi donc ? Dis-je un peu perplexe.
Mais en voyant le visage souriant de Mycroft, je compris aussitôt que ce n’était pas lui qui avait parlé.
Etonnant ! Reprit le chuchotis. Incroyable ! Déconcertant ! Ahurissant !
Fronçant les sourcils, je regardai les vers qui, agglutinés en boule autour du morceau de papier, semblaient vibrer doucement.
Merveilleux ! Marmonnaient-ils. Remarquables ! Fantastiques !
– Alors, dit mon oncle, qu’en penses-tu ?
– Des asticots synonymiques… Tonton, tu m’épateras toujours.
Mais Mycroft était soudain redevenu sérieux.
– C’est plus qu’un simple biodictionnaire, Thursday. Ces gaillards là sont capables de faire des choses qui dépassent l’entendement.
Il ouvrit un placard et sortit un gros livre relié de cuir, avec les lettres PP gravées en or au dos. La couverture richement ornée était munie de lourds fermoirs en laiton massif. On y trouvait aussi quantité de cadrans, boutons, valves et interrupteurs. C’était impressionnant à voir, certes, mais toutes les inventions de Mycroft n’avaient pas une utilité à la mesure de leur apparence. Au début des années soixante dix, il avait fabriqué une machine extraordinairement belle qui ne faisait que prédire avec une exactitude renversante le nombre de pépins dans une orange non décortiquée.

P 128 – 129

Je me faufilai à travers la foule des Milton en direction du Chat du Cheshire. C’était facile à trouver. Au dessus de la porte, il y avait un gros chat rouge fluo sur un arbre vert fluo. Toutes les deux minutes, le néon rouge clignotait et s’éteignait, laissant le sourire du chat tout seul dans l’arbre. Alors que je traversais le hall, le son d’un orchestre de jazz parvint à mes oreilles, et je souris brièvement, reconnaissant le piano de Holroyd Wilson. C’était un enfant de Swindon. Un simple coup de fil, et il aurait pu jouer dans n’importe quel bar d’Europe, seulement il avait choisi de rester ici. Il y avait du monde, mais pas trop ; la clientèle se composait essentiellement de Milton, lesquels buvaient, plaisantaient, déploraient la Restauration et s’appelaient tous John.
Je m’approchai du bar. C’était le « happy hour », et toutes les boissons étaient à 52,5 pence.
– Bonsoir, fit le barman. Quel est le point commun entre un corbeau et un bureau ?
– Poe a écrit sur les deux ?
– Excellent, rit-il. Qu’est-ce-que je vous sers ?
– Un demi-Vorpal(1), s’il vous plaît. Mon nom est Next. Il n’y a pas quelqu’un qui m’attend ?
Le barman, qui était habillé en chapelier, désigna un box à l’autre bout de la salle, où deux hommes étaient assis à moitié dans l’ombre. Je pris mon verre et me dirigeai vers eux. Le bar était trop fréquenté pour qu’il y eût risque de grabuge. En me rapprochant, je réussis à les distinguer plus clairement.
Le plus âgé des deux était un monsieur aux cheveux gris qui devait avoir dans les soixante-quinze ans. Il portait de grosses rouflaquettes et un costume en tweed soigné avec un nœud pap en soie. Ses mains reposaient sur une canne coiffée d’une paire de gants en cuir brun ; à côté de lui, j’aperçus une casquette à la Sherlock Holmes. Son visage était d’une complexion sanguine ; à mon approche, il renversa la tête et rit comme une baleine à une remarque de son interlocuteur.
Celui-ci, un homme d’une trentaine d’années, était perché un peu nerveusement sur le bord de son siège. Il sirotait un tonic ; son complet rayé était de bonne qualité mais avait visiblement connu des jours meilleurs. Je l’avais déjà vu quelque part, mais je ne me rappelais plus où.
– Vous me cherchiez, messieurs ?
Ils se levèrent comme un seul homme. Le plus âgé parla le premier.
– Miss Next ? Enchanté de faire votre connaissance. Je suis Victor Analogy, chef des littéraTecs de Swindon. Nous nous sommes entretenus par téléphone.
Il me tendit la main.
– Ravie de vous rencontrer, monsieur.
– Et voici l’agent Bowden Cable. Vous allez faire équipe avec lui.
– C’est un grand plaisir de vous connaître, madame, dit Bowden avec emphase, une certaine gaucherie et une extrême raideur.
– On ne s’est pas déjà vus ? Demandai-je en lui serrant la main.
– Non, répondit-il catégorique. Je m’en serais souvenu.
Victor m’offrit un siège à côté de Bowden qui s’écarta en marmonnant des mots polis. Je bus une gorgée de mon cocktail. Ç’avait le goût de vieilles couvertures de cheval trempées dans de l’urine. Une explosive quinte de toux me secoua. Bowden me proposa son mouchoir.
– Vortal ? Fit Victor, haussant un sourcil. Vous n’avez peur de rien.

(1) Mot inventé par Lewis Carroll pour son poème Jabberwocky et qui signifie vif, perçant. (N.D.T.)

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Je vous l’ai annoncé dans un commentaire du premier texte, en réponse à celui de Martine, il y a d’autres textes, et je les éditerai dans l’ordre du dernier au premier à avoir été écrit. Je laisse Rx Bodo seul juge à savoir si tous figureront sur le tableau de vote ou uniquement le premier.
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Séismiquement parlant, sur une échelle de Richter allant de zéro à dix et plus, il s’agissait d’œuvrer entre six et demi et huit et demi. Vu la fourchette serrée, pas question de poser une bombe au-delà, un homme averti en vaut deux. Charles Francis avait repéré un point de magnitude sept sur la carte de l’Ukraine. Extraire du noyau de Terre n’était pas un boulot de tout repos mais il connaissait son affaire. Il allait relever le défi. A bord de son engin spatial un peu spécial, il embraya les manettes et, mû par on ne sait quel curieux hasard, atterrit, semble-t-il, devant le sphinx de Gizeh, du côté de chez Khéops.
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Sphinx-de-gizeh
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Arriver à soleil couchant n’allait pas rendre facile la recherche d’un hébergement inopiné, le sphinx lui-même semblait dormir.
– Trop bête ! Laissa échapper Charles Francis. Je vais rater le tremblement !
Un bruit de Pierre d’outre tombe soudain tonna.
– Qui a osé troubler mon endormissement ?
– Arrrghh ! Qui parle ainsi ? Couina Richter.
– C’est moi, le sphinx. Dit le Sphinx.
– Mais ça va pas, non, de me ficher une trouille pareille ? Eructa CFR.
– Et toi ! Aucune gène ? De venir me réveiller comme ça ! Au moment où la torpeur du sommeil me saisit !
– Dis-moi, le sphinx, tu ne saurais pas où je pourrais aller passer la nuit ? L’aiguillage de mon appareil spécial un peu spatial a foiré, je devrais être en Ukraine à l’heure qu’il est.
– C’est ça ! Change de sujet ! Et puis d’abord, d’habitude, c’est moi qui pose les questions !
– Mais où ai-je donc la tête ?
– Des questions, j’en ai plusieurs. Je t’en Œdipe une seule ?
– Et mon séisme alors ?
– […]
– Œdipe moi bien ta question, le sphinx, ta con’descendance est si mêlée d’énigmatiques guerres que je me rends.
– Est-ce la faute à Voltaire ?
Et voilà ! Comment une seule question peut-elle soulever autant de polémique ?
Un petit extrait choisi pour commencer.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gavroche
Gavroche, archétype du gamin de Paris
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gavroche--1-
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« Paris a un enfant et la forêt a un oiseau ; l’oiseau s’appelle le moineau ; l’enfant s’appelle le gamin. »

« Accouplez ces deux idées qui contiennent, l’une toute la fournaise, l’autre toute l’aurore, choquez ces étincelles, Paris, l’enfance ; il en jaillit un petit être. Homuncio, dirait Plaute.
Ce petit être est joyeux. Il ne mange pas tous les jours et il va au spectacle, si bon lui semble, tous les soirs. Il n’a pas de chemise sur le corps, pas de souliers aux pieds, pas de toit sur la tête ; il est comme les mouches du ciel qui n’ont rien de tout cela. Il a de sept à treize ans, vit par bandes, bat le pavé, loge en plein air, porte un vieux pantalon de son père qui lui descend plus bas que les talons, un vieux chapeau de quelque autre père qui lui descend plus bas que les oreilles, une seule bretelle en lisière jaune, court, guette, quête, perd le temps, culotte des pipes, jure comme un damné, hante les cabarets, connaît des voleurs, tutoie des filles, parle argot, chante des chansons obscènes, et n’a rien de mauvais dans le cœur. C’est qu’il a dans l’âme une perle, l’innocence, et les perles ne se dissolvent pas dans la boue. Tant que l’homme est enfant, Dieu veut qu’il soit innocent.
Si l’on demandait à la grande et énorme ville : Qu’est-ce que c’est que cela ? elle répondrait : C’est mon petit. »

— Victor Hugo, Les Misérables (Tome III. Marius – Livre Premier : Paris étudié dans son atome – Chapitre 1. Parvulus)

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Il balise le terrain,
Elle démine le chemin.
Elle donne des coups de règles,
Il dévisse dans le seigle.
C’est un partenariat,
Comme jamais on n’en fit,
Un parterre de lilas,
Un remugle de riz.
Madison lui sonnait,
Des notes invisibles,
Pendant que le ballet,
Renâclait au risible.
Mais quand il appuyait,
Son regard sans rien dire,
Même country s’étalait,
Au bord du grand fou rire.
N’empêche ça leur coûtait,
Car les boyaux tordus,
La caisse se la bouclait,
Verrouillée comme un fût.
C’est que la bonne musique,
Ça se répète ainsi,
Qu’un virtuose ne quitte,
Que vilaine mélodie,
Et que l’anticiper,
Valait mieux qu’un grand bide,
Même les difficultés
Etaient fleurs de Candide,
Quand peaufiner le style,
Les rendaient plus habiles.

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Je vais galopouiller dans l’encrier,
Vous me direz, c’est pas nouveau !
Je vais m’entortiller dans l’oreiller,
Vous allez vous moquer de moi.
Je surenchérirai un peu,
Vous traverserez mes frontières.
Je chuchoterai tout à trac,
Vous subliminez mes attaques.
Je vous tirerai les oreilles,
Vous crierez que c’est pas pareil.
Aime le son de belle ivresse,
Aime l’écho de toutes les vagues,
Car aucune raison n’est à l’œuvre,
Car c’est un constat simple et frais.
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Plume et encrier

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