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Archive for avril 2013

Les courants créateurs sont pourtant si charmants,
A ravir le lecteurs ils courent sur papier blanc,
A la poursuite des riens qui ne sont vus des yeux,
Que des âmes sensibles à l’œil un peu brumeux.
Sous l’objet tout un monde qui s’ouvre à leurs regards,
Laisse planer en eux ce sentiment bizarre,
Que le monde est ailleurs, et que la résonnance,
N’écope la lumière qu’aux âmes impressionnables.
De ces échos lointains en substances aimables,
Ils mettent en relief ces parfums impalpables,
Qu’au fond chacun devine sans y mettre de mots.
Depuis peu ils se taisent, sans doute un peu distraits,
Fatigués de lourdeurs sans en savoir la force,
Ils s’éteignent un peu avant que de renaître,
Ayant de la saveur perdu toute l’écorce,
Et laissant se repaître le silence sous son porche.
Ils promènent pensifs leurs flâneries tranquilles,
A se laisser saisir de toutes les sensations,
Sans y donner de sens, ni sans même y penser,
Remplissant de douceur l’étendue du frisson.
Juste un peu de vacances dans un mol abandon,
Avant que ne revienne le goût de la myrtille,
Quand vient se retremper la plume dans l’encrier,
Pour y noircir d’images jusqu’à faire transparaître,
Toute la beauté subtile du simple fait de vivre,
Pour peu que sous la cendre un grand feu se ravive.
Puis nous les reverrons, danser à nos fenêtres,
Jetant leurs vers aux vents des quatre pôles de l’être,
Fouillant au plus profond pour extraire la sève,
Rebâtissant un monde à l’image de leurs rêves.
Ce sont eux qui nous portent, eux qui nous font vibrer,
Que d’émotions transportent leurs rimes ouvragées,
Ils poursuivent la lumière et puis la décortiquent,
Jusqu’à saisir l’essence des vibrations magiques,
Puis viennent nous l’offrir pour repartir plus loin,
Cherchant sous la splendeur la rime de demain.
Aujourd’hui ils se taisent, où sont tous nos poètes ?
Sans doute vont-ils renaître, ils bravent la tempête,
Ciselant la bourrasque, la découpant peut-être,
Jusqu’à y déposer les forces qui leur restent.

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Extrait de « Propos sur le bonheur » d’Alain (Emile Chartier / 1868-1951)
P 77 Folio essais éditions Gallimard

« Ne pas désespérer »

Cette méthode de police qui consiste à guérir un ivrogne par le serment, porte la marque de l’action ; un théoricien ne s’y serait point fié ; car, à ses yeux, les habitudes et les vices sont solidement définis et établis. Raisonnant d’après les sciences des choses, il veut que tout homme porte en lui ses manières d’agir, comme des propriétés, à la façon du fer ou du soufre. Mais je crois plutôt que les vertus et les vices, fort souvent, ne tiennent pas plus à notre nature qu’il ne tient à la nature du fer d’être martelé ou laminé, ou à la nature du soufre d’être en poudre ou en canons.
Dans le cas de l’ivrogne j’en vois bien la raison ; c’est l’usage ici qui fait le besoin ; car boire ce qu’il boit donne soif et enlève la raison. Mais la première cause de boire est bien faible ; un serment peut l’annuler ; et à partir de ce petit effort de pensée, voilà notre homme aussi sobre que s’il n’avait bu que de l’eau depuis vingt ans. Le contraire se voit aussi ; je suis sobre ; mais je deviendrais aussitôt ivrogne et sans effort. J’ai aimé le jeu ; les circonstances ayant changé, je n’y ai plus pensé ; si je m’y mettais, je l’aimerais encore. Il y a de l’entêtement dans les passions et peut-être surtout une erreur démesurée ; nous nous croyons pris. Ceux qui n’aiment pas le fromage n’en veulent point goûter, parce qu’ils croient qu’ils ne l’aimeront point. Souvent un célibataire croit que le mariage lui serait insupportable. Un désespoir porte malheureusement avec lui une certitude, disons une forte affirmation, qui fait que l’on repousse l’adoucissement. Cette illusion, car je crois que c’en est une, est bien naturelle ; on juge mal de ce qu’on n’a point. Tant que je bois, je ne puis concevoir la sobriété ; je la repousse par mes actes. Dès que je ne bois plus, je repousse par cela seul l’ivrognerie. Il en est de même pour la tristesse, pour le jeu, pour tout.
Aux approches d’un déménagement vous dites adieu à ces murs que vous allez quitter ; votre mobilier n’est pas dans la rue que vous aimez déjà l’autre logement ; le vieux logement est oublié. Tout est bientôt oublié ; le présent a sa force et sa jeunesse, toujours ; et l’on s’y accommode d’un mouvement sûr. Chacun a éprouvé cela et personne ne le croit. L’habitude est une sorte d’idole, qui a le pouvoir par notre obéissance ; et c’est la pensée ici qui nous trompe ; car ce qui nous est impossible à penser nous semble aussi impossible à faire. L’imagination mène le monde des hommes, par ceci qu’elle ne peut s’affranchir de coutume ; et il faudrait dire que l’imagination ne sait pas inventer ; mais c’est l’action qui invente.
Mon grand-père, vers ses soixante-dix ans, prit le dégoût des aliments solides, et vécut de lait pendant cinq ans au moins. On disait que c’était une manie ; on disait bien. Je le vis un jour à un déjeuner de famille attaquer soudainement une cuisse de poulet ; et il vécut encore six ou sept ans, mangeant comme vous et moi. Acte de courage certes ; mais que bravait-il ? L’opinion, ou plutôt l’opinion qu’il avait de l’opinion, et aussi l’opinion qu’il avait de soi. Heureuse nature dira-t-on. Non pas. Tous sont ainsi, mais ils ne le savent pas ; et chacun suit son personnage.

24 août 1912

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Papier de soie

La page s’affole,
C’est pas de bol,
Pourquoi celle-là n’édite plus ?
Les sujets les plus impromptus,
Font pourtant légion à distraire,
Pour qu’elle reprenne que faut-il faire ?
Car la page c’est sûr aime l’encre,
Fût-elle encore celle des cancres,
Dont le bonnet d’âne du Poitou,
Se cale entre les feuilles de chou.
C’est ainsi que naissent les histoires,
Celles qui se content dans le noir,
Aux enfants qui vont s’endormir.
Le papier ce soir reste blanc,
La page de garde ira fléchir,
Dans les aspirations du temps.

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Par le chas

La vie guide nos pas,
Etre amené à,
Pour n’arriver nulle part.
Puis ce jour-là,
Trouver le chas,
Dans un regard…

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Cheminement

Dans les rimes,
Une seule logique,
Celle de l’auteur.
Seul lui sait,
Par quelle idée,
Il est passé.

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Pour faire un poème

Il faut bricoler des images,
Marier entre eux les goûts sauvages,
Planter quelques perles brillantes,
Des rubans, des cordons, une tente,
Une étincelle de nos jeunesses,
Un rêve, un peu de sa tendresse,
Quelques colifichets bizarres,
Breloques et broutilles en bazar,
Ici ou là un coquillage,
Des vagues bleues sur le rivage,
Une petite touche de sensation,
Aussi légère qu’un papillon,
Dans une lumière impressionnable,
Ebauche d’artiste vulnérable,
Et tout autant de nostalgie,
A étreindre les cœurs épris,
De la beauté et de la vie.
Asseoir sur le banc du vieux saule,
Caler au creux d’une douce épaule,
Le sentiment qu’un ciel s’envole,
Jusqu’aux confins de nos deux pôles,
Et se souvenir doucement,
De ce qui reste encore devant.
Et puis le banjo de l’amour,
Caressé de deux troubadours.

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Le Loup des steppes (Der Steppenwolf) est un roman écrit par Hermann Hesse et publié pour la première fois en 1927. Chef d’œuvre de la littérature du xxe siècle, interdit sous le régime nazi, ce roman a marqué son époque et reste aujourd’hui une œuvre essentielle.
Il raconte l’histoire de Harry Haller, un homme désabusé, tiraillé entre un besoin d’isolement, presque de sauvagerie, un aspect de lui-même qu’il nomme « le loup des steppes », et l’intégration dans la société, qu’il recherche malgré tout encore et toujours. La découverte d’un fascicule décrivant sa propre histoire, ainsi que sa rencontre avec Hermine, qui le prend sous son aile, vont l’obliger à sortir de son existence recluse et à se confronter aux multiples aspects de sa personnalité. Il entame ainsi un parcours initiatique (thème cher à Hermann Hesse) qui le fera passer par toutes les facettes possibles de son existence. Il apprendra à jouir de la vie et à utiliser l’humour pour se distancier de l’absurdité du monde et progresser.

Invité par Hermine à une petite représentation dans un théâtre où seuls les fous sont admis, et où l’entrée coûte la raison, Harry se retrouve dans un couloir en demi-cercle où s’ouvrent d’innombrables portes, chacune recouverte d’une enseigne.

Page 167

[ … ]

La liste des enseignes était interminable. L’une d’elle portait :
« Guide pour la reconstruction de la personnalité. Succès garanti. »
Cela me parut digne d’attention et j’entrai.
Je fus accueilli par une pièce silencieuse et crépusculaire. Sur le sol, accroupi à l’orientale, se tenait un homme, devant lequel était posé un grand échiquier. D’abord je le pris pour l’ami Pablo, car il portait comme lui un veston de soie bariolé et il avait les mêmes yeux noirs rayonnants.
« Etes-vous Pablo ? demandais-je.
– Je ne suis personne, expliqua-t-il cordialement. Ici, nous ne portons pas de nom, nous ne sommes pas des personnages. Je suis un joueur d’échecs. Désirez-vous suivre le cours sur la reconstruction de la personnalité ?
– Oui, s’il vous plaît.
– Dans ce cas, veuillez mettre à ma disposition quelques douzaines de vos figurines.
– De mes… ?
– Des figurines dont se composait votre soi-disant personnalité. Elle s’est morcelée, vous l’avez vu, en fragments. Sans figurines, je ne puis. »
Il me tendit un miroir, j’y revis l’unité de ma personne morcelée en innombrables moi ; leur quantité semblait encore accrue. Mais les figurines, maintenant, étaient toutes petites, aussi petites que des échecs ordinaires : le joueur, d’un geste sûr et silencieux, en prit quelques douzaines et les plaça sur le sol à côté de l’échiquier. En même temps, d’une voix monotone, comme quelqu’un qui récite une leçon ou un discours appris par cœur et souvent répété :
« Vous connaissez la conception erronée et susceptible d’engendrer bien des malheurs, qui veut que l’homme soit une unité durable. Vous savez également que l’homme consiste en une multitude d’âmes, de moi nombreux. On considère comme fou celui qui divise en morceaux l’unité apparente de la personne, et la science appelle cela du nom de schizophrénie. La science a raison en ce sens qu’une multitude sans organisation, sans ordre et sans groupement est impossible à dominer. Par contre, elle a tort de croire que les nombreux sous-moi ne peuvent être organisés qu’une fois pour toute, pour la vie entière. Cette erreur de la science a des conséquences très désagréables ; sa valeur se réduit notamment à simplifier la tâche des professeurs et des maîtres d’école subventionnés par l’état et de leur épargner la peine de penser et d’expérimenter. Par suite de cette erreur, on considère comme « normaux » et même comme très estimables au point de vue social bien des hommes irrémédiablement fous et, inversement, bien des génies sont considérés comme fous. Par conséquent, nous remplissons les lacunes de la science psychologique au moyen de la notion que nous appelons art de la reconstruction. Nous montrons à celui qui a passé par le morcellement de son moi qu’il est libre de réorganiser les figurines à n’importe quel moment dans n’importe quel ordre et qu’il peut ainsi atteindre à une variété infinie du jeu de la vie. De même que le poète crée un drame avec une poignée de figures, nous créons des groupes, des jeux, des intrigues, des situations nouvelles, avec les figures de notre moi morcelé. Voyez ! »
De ses doigts habiles et silencieux il ramassa une poignée de mes figurines, vieillards, femmes, enfants, adolescents, joyeux, tristes, délicats, forts, maladroits, agiles, et les rangea rapidement sur l’échiquier ; au cours de la partie d’échecs, ils s’associèrent en familles, en groupes, formèrent des amitiés et des rivalités, entrèrent en lutte et en jeux, formant à eux tous un petit univers. Sous mes yeux ravis, il les fit vivre pendant quelques minutes ce petit monde mouvementé et bien organisé, où l’on jouait, luttait, guerroyait, se mariait, s’accroissait ; c’était en effet un drame animé et passionnant à mille personnages.
Puis, d’un mouvement joyeux, il passa la main sur l’échiquier, renversa doucement toutes les pièces, les mis en tas ; avec des gestes réfléchis, en artiste chercheur, il reconstruisit, au moyen des mêmes figurines, un jeu tout nouveau, avec des relations, des groupements et des liaisons différentes. Le deuxième jeu s’apparentait au premier : c’était le même monde, construit avec les mêmes matériaux, mais l’atmosphère était différente, le rythme modifié, les motifs autrement disposés, les situations changées d’angles.
Ainsi, le constructeur adroit, avec les figurines dont chacune était une parcelle de mon moi, fabriquait un jeu, puis un autre, qui possédaient entre eux une ressemblance lointaine, appartenaient manifestement au même monde, avaient la même origine, tout en étant chacun entièrement nouveau.
« Ceci est l’art de la vie, enseignait-il d’un ton doctrinaire. Désormais, vous pouvez vous-même former et ranimer à votre aise le jeu de votre vie, l’enrichir et le compliquer ; les données sont entre vos mains. De même que la folie, dans un sens élevé, est le commencement de toute sagesse, la schizophrénie est, elle, le commencement de tout art, de toute imagination. Les savants même l’ont déjà presque admis, comme vous pouvez vous en rendre compte en lisant « La corne d’abondance du Prince », ce livre enchanteur où la besogne pénible d’un savant est ennoblie par la collaboration géniale d’un certain nombre d’artistes déments, enfermés dans des asiles d’aliénés. Tenez, reprenez vos figurines, ce jeu-là vous amusera souvent. La figurine qui a grandi aujourd’hui jusqu’à devenir un personnage insupportable qui vous gâche le jeu, vous en ferez demain un rôle secondaire et inoffensif. La pauvre petite figurine qui semblait condamnée à une malchance et à une déveine sans fin vous en ferez demain une princesse. Je vous souhaite bien du plaisir, monsieur. »
Je m’inclinai profondément, plein de reconnaissance. Mis mes figurines dans ma poche et me retirai par la porte étroite.
Au fond, j’avais cru qu’en sortant je m’assoirais sur le sol, dans le corridor, pour jouer des heures, des éternités, avec mes figurines, mais à peine me retrouvai-je dans le couloir illuminé du théâtre que des courants plus puissants m’entraînèrent. Une affiche flamboya soudain sous mes yeux :
« Le miracle du loup des steppes apprivoisé ».

[ … ]

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